Une exposition en temps de ruptures
Nous vivons à une époque où il n’est pas évident de rester porteur d’espoir. Les valeurs sociales sont sous pression, l’expertise est remise en question et la simplification prend souvent le pas sur la nuance.
C’est précisément pour cela que les musées doivent aussi se regarder eux-mêmes. Qu’est-ce qu’un musée aujourd’hui ? Et pourquoi est-ce important ?
Plus qu’un bâtiment
Les musées sont plus que des bâtiments. Ce sont des lieux où une société conserve sa mémoire, explore son imagination et contribue à façonner son avenir.
Mais cette mémoire n’est pas stable. Elle se construit dans un monde lui-même en perpétuel déplacement.
Depuis la fin de la guerre froide, ce monde ne s’est pas développé de manière linéaire, mais à travers une succession de ruptures : de l’optimisme d’après 1989, au choc du 11 septembre et à la crise financière de 2008, jusqu’au retour des conflits géopolitiques, à la montée du populisme et aux guerres récentes en Ukraine, à Gaza et en Iran. Ce qui semblait autrefois une ère d’ouverture s’est progressivement transformé en une situation d’incertitude, de confrontation et de repositionnement.
C’est dans cette dynamique historique que le M HKA a développé la présentation de collection La situation est fluide
L’exposition réunit une trentaine d’œuvres clés de la collection — des années 1960 à aujourd’hui — et les met en dialogue avec des voix internationales issues de la collection de la Communauté flamande. Il s’agit d’artistes qui vivent et travaillent en Flandre, ou qui y sont liés de manière significative.
Ensemble, ces œuvres offrent une vision concentrée d’une période au cours de laquelle le rôle des artistes, la relation entre culture et société et les frontières de l’art sont constamment interrogés et redéfinis.
Cinq perspectives servent de fil conducteur — le politique, le corps, l’institutionnel, la pensée de l’image et l’engagement — non pas comme des chapitres strictement délimités, mais comme des manières qui se recoupent de regarder une même réalité.
Un état en mouvement
Dès le début, le visiteur est confronté à Tremor, Rumour, Hoover (2001) de Hüseyin Alptekin. Trois mots forment une chaîne : un événement devient une rumeur, une rumeur devient une réalité collective.
L’œuvre est née à la suite d’un tremblement de terre, mais elle peut aujourd’hui être lue comme une image de la manière dont l’information, la peur et le sens se diffusent à l’échelle mondiale — de façon accélérée, déformée et souvent incontrôlable.
Cette logique de déplacement revient dans le titre de l’exposition, emprunté à Ayman Ramadan : The Situation Is Fluid. Une formulation diplomatique qui suggère et esquive à la fois le sens — révélant ainsi l’ambiguïté de notre époque.
Ce que ces deux œuvres rendent visible, c’est une transition : d’un monde qui pensait se comprendre lui-même à un monde où les certitudes s’effritent et où les significations se déplacent en permanence.
Regarder à l’époque des lignes de fracture
Ces cinq perspectives — le politique, le corps, l’institutionnel, la pensée de l’image et l’engagement — montrent comment ces lignes de fracture se manifestent dans différents registres.
Dans le politique, il devient clair que les images et l’idéologie sont étroitement liées. Les œuvres d’Oksana Shachko et de Cady Noland montrent comment le pouvoir s’inscrit dans la représentation — et comment cette représentation peut être subvertie.
Le corps apparaît comme un lieu où ces tensions deviennent tangibles. Dans Rest Energy de Marina Abramović et Ulay, la vulnérabilité est littéralement mise sous tension, tandis que Lili Dujourie et Nicola L. repensent la relation entre regarder, participer et expérience incarnée.
La ligne de la critique institutionnelle montre que le musée lui-même n’est pas un espace neutre. Avec Office Baroque, Gordon Matta-Clark marque un tournant historique qui fonde également la collection du M HKA. Des artistes comme Marcel Broodthaers et Taus Makhacheva interrogent qui parle et qui produit le sens.
Chez les penseurs de l’image, l’image elle-même devient problématique. Dans les œuvres de Marlene Dumas et Luc Tuymans, la peinture apparaît comme une forme de pensée qui ne résout pas le doute et l’ambiguïté, mais les rend visibles.
Dans la section engagement, la relation au monde devient explicite. Des artistes tels que Otobong Nkanga, Barbara Kruger et Andrea Fraser montrent comment l’art se confronte à la mondialisation, aux médias et au pouvoir — et comment cette relation devient de plus en plus conflictuelle.
La collection comme boussole
Ce qui relie ces œuvres n’est pas un récit unique, mais une condition partagée : elles naissent dans un monde où les grands récits de progrès et de stabilité sont mis sous pression.
La collection du M HKA — constituée depuis les années 1980 et ancrée dans l’avant-garde d’après-guerre à Anvers — fonctionne comme une boussole, et non comme une archive de certitudes.
Elle montre comment les artistes réagissent à des réalités politiques, économiques et culturelles en mutation — de l’expansion optimiste de la fin du XXe siècle au monde plus fragmenté et conflictuel d’aujourd’hui.
Ce qui demeure
De toestand is vloeibaar ne montre pas un monde stable, mais un monde en transition. D’un moment d’euphorie libérale à une époque de crise, de confrontation et de luttes systémiques.
Mais c’est précisément dans cette fluidité que réside aussi une responsabilité.
Un musée ne tire pas son sens de la certitude du moment, mais de ce qu’il choisit de conserver, d’examiner et de transmettre.
L’exposition invite à ne pas seulement observer ce mouvement, mais aussi à le comprendre — comme faisant partie d’une histoire encore en cours d’écriture.
Car ce qui est fluide aujourd’hui déterminera ce qui prendra forme demain.