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Superhost 2022 | Interview avec Falke Pisano

Dans le cadre de Superhost 2022, l’artiste Falke Pisano a collaboré pendant un an avec le Muhka sur le projet Par où commencer?. Cette collaboration à long terme a donné lieu à une installation in situ au dernier étage du musée, accompagnée d’un programme de performances et de rencontres discursives. Pisano a abordé Superhost comme une opportunité de réflexion structurelle sur les conditions de travail et de collaboration dans le contexte de la programmation publique des institutions artistiques.

Au début du projet, les curatrices de Superhost, Anne-Claire Schmitz et Joanna Zielińska, ont interviewé l’artiste à propos de sa pratique, de sa vision et de ses intentions. Réalisé en janvier 2021, cet entretien offre un éclairage précieux sur les fondements thématiques et méthodologiques du projet. Pisano y évoque son rapport changeant aux institutions, le rôle du soin et de la responsabilité dans les collaborations artistiques, ainsi que la notion de travail collectif. Elle met en lumière les tensions entre idéaux et réalités dans le champ artistique, et souligne la nécessité d’une transparence autour des processus, des risques et des conditions structurelles.

En conversation avec Falke Pisano

Commissaires de Superhost: Chaque année, un ou une artiste ou un collectif est invité·e à être le ou la Superhost du M HKA. Quel sens cela a-t-il pour vous d’être notre Superhost, et comment souhaitez-vous travailler au sein de la double position de l’hôte qui est autant partenaire invitant et invité dans ce projet?

Falke Pisano: Être à la fois hôte et invité, ou le contraire, est une position complexe qui se prête à un examen très intéressant quant aux responsabilités, aux attentes et aux désirs. Bien sûr, être un·e bon·ne hôte·sse ne signifie pas toujours être un·e invité·e commode ! Surtout lorsqu’il s’agit de travail et en particulier dans un domaine qui est notoirement inaccessible et qui repose en grande partie sur des free-lances précaires. Donc, comme je ne gère pas bien les tensions qui ne sont pas explicites, j’ai choisi cette complexité comme point de départ du programme.

Commissaires de Superhost: Pourriez-vous expliquer de quelle façon votre compréhension des relations avec les institutions, mais aussi avec les publics, a évolué au fil des années en tant qu’artiste?

FP: Je dirais que cette relation s’est révélée assez cohérente depuis de nombreuses années – j’ai considéré les institutions en premier lieu comme des infrastructures et des espaces pour exposer et contextualiser mon travail, dans le meilleur des cas avec un·e commissaire avec lequel ou laquelle j’avais des affinités – jusqu’à ce que je revienne en 2017 aux Pays-Bas, après une décennie à l’étranger. C’est peut-être intéressant par rapport au rôle d’invitée. Je suis plus âgée, je suis dans un contexte que je connais très bien et où je me sens soutenue à plusieurs niveaux. Cela m’a permis d’avoir des relations différentes avec les institutions. Le fait de commencer à enseigner et d’échanger davantage avec de jeunes générations d’artistes a véritablement changé ma perspective et mon sens des responsabilités aussi. Et n’oublions pas deux années de pandémie mondiale et une prise de conscience accrue du racisme structurel et de la violence (sexuelle) qui existent au sein des institutions. J’ai donc consacré moins de temps à ma pratique individuelle et plus de temps à différentes choses que je qualifie en général (pour moi-même) de « travail institutionnel ». Il ne s’agit pas de travail pour des institutions en tant que telles, mais plutôt de travail qui concerne la strate institutionnelle du domaine artistique: comment fonctionnent les institutions artistiques (éducatives), quelles sont les préoccupations de celles et ceux qui y travaillent, et comment ces préoccupations se rapportent-elles à l’écologie institutionnelle, à l’infrastructure, à l’ensemble des relations internes et externes, aux modèles de production, de présentation et de diffusion, etc.

Commissaires de Superhost: Vous prenez l’espace comme point de départ. Celui-ci accueillera des événements et différents invités, mais il y a aussi une partie moins visible pour le public, comme votre collaboration avec un artiste et astrologue et avec un commissaire qui travaille avec des pratiques de soins, au sein et en dehors du champ artistique… Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur leur implication?

FP: J’ai demandé à deux personnes qui connaissent le domaine de l’art, mais dont les connaissances professionnelles s’étendent aussi au-delà des arts, de me soutenir, de nous soutenir, dans le processus collaboratif. Il est difficile de travailler de concert pendant plus d’un an à un tel projet tout en comprenant et respectant nos capacités, nos besoins, nos attentes, nos désirs respectifs… Personnellement, je ne suis pas capable d’accorder à cet aspect la qualité d’attention qu’il mérite, mais ces personnes le font. Toutes deux guident les gens à travers des situations chargées d’émotions et difficiles à articuler. J’espère qu’on en apprendra quelque chose qu’on pourra partager lors d’autres collaborations. Mais j’aime qu’on accomplisse beaucoup de choses à la fois, donc il y a plusieurs raisons pour leur engagement « en coulisses ». Autour de moi, je constate que les demandes croissantes et légitimes de sollicitude (outre une rémunération équitable) se heurtent aux ressources et aux capacités disponibles. Je suis intriguée par ce qui se déroule en ce temps de goulot d’étranglement et par la manière dont nous allons le traverser. Et pour l’examiner, j’ai distribué une partie du budget normalement consacré à un événement public ou à une œuvre d’art à ce processus de soutien plutôt spécifique.
Mais la question du statut de cette œuvre non publique montre aussi que malgré la valeur accordée à l’idée de processus, de soin, d’attention, etc., dans le monde de l’art, celle-ci est souvent liée à la visibilité publique. Pourrait-on dire que la visibilité publique est la porte d’accès à de la valeur? Ce qui n’est sans doute pas si étrange dans le cas de l’art. Mais quand une chose prend de la valeur dès lors qu’elle devient publique… Je m’intéresse vraiment à la façon dont des systèmes de valeurs qui n’ont rien à voir avec le processus et le soin, par exemple, s’en emparent et en font autre chose à vrai dire.

Commissaires de Superhost: Pourriez-vous résumer les notions clés portées par ce projet?

FP: Je peux peut-être le formuler sous forme de questions. L’une des questions est la suivante: quel est le coût de main-d’œuvre d’un programme public d’une durée d’un an?

Commissaires de Superhost: D’accord, c’en est une.

FP: La deuxième question est: peut-on se le permettre? Une autre est: que considère-t-on comme de la main-d’œuvre dans le cadre d’un tel projet?

Commissaires de Superhost: Et comment concevez-vous la notion de travail?

FP: Il s’agit aussi de ce qui façonne le travail qu’on accomplit. Quand on élabore et produit des événements publics ou des expositions, quelles sont les forces en jeu qui façonnent ce qu’on fait et les décisions qu’on prend? On accorde de la valeur aux choses qu’on trouve importantes, mais on travaille aussi dans un système qui donne de la valeur (souvent différente) à des choses similaires. Quelles en sont les frictions et comment y faire face? Et une autre question est: comment ne pas intérioriser et individualiser les choses qui ne fonctionnent pas dans ce système de production? Comment partager des expériences liées aux conditions de travail? Finalement, en ce qui me concerne, c’est une question de risque: comment mutualiser le risque? On prend tous, tout le temps, des risques et on tente d’en individualiser une grande partie.

Commissaires de Superhost: Votre pratique consiste aussi à être très transparente, à rendre les choses visibles et à partager l’attention ou un niveau d’attention pour certaines choses. Je comprends que votre proposition est d’être transparente sur vos préoccupations, vos intérêts, vos doutes, votre processus et vos relations en tant qu’artiste.

FP: Oui, je pense que c’est une très bonne description.


Du 13 janvier 2022 au 15 janvier 2023, Falke Pisano a investi le dernier étage du Muhka pendant un an dans le cadre du programme Superhost, avec son projet Par où commencer?.


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